Récit

“Le jour où je n’ai pas interviewé Jean Marais”

L’une des voix qui m’a fait aimer la radio, c’est celle de Jérôme Godefroy. J’ai eu la chance de le rencontrer et de travailler dans la même station que lui, RTL. Un jour, il y a longtemps, alors que nous déjeunions ensemble, Jérôme m’a raconté une histoire formidable à propos de Jean Marais. Il se trouve qu’hier, une interview inédite de l’acteur a refait surface (merci @arnaud_thurudev). Alors, j’ai demandé à Jérôme, sur Twitter, d’écrire ici son récit. Il m’a dit oui…

(…)

Le jour où je n’ai pas interviewé Jean Marais

Voici l’histoire de la plus belle interview que je n’ai jamais faite. Cela remonte au début des années 70.

Agé d’une vingtaine d’années, je conjuguais mes études de lettres à Lille avec ce qui allait devenir mon métier : la radio. Je travaillais régulièrement pour la station régionale publique, ancêtre du France-Bleu Nord actuel. Il y avait peu d’auditeurs mais je faisais de belles rencontres : du chanteur Renaud à Léo Ferré en passant par Jean-Paul Sartre.

Ce soir-là, j’avais rendez-vous avec Jean Marais avant la représentation du “Capitaine Fracasse” qu’il jouait au théâtre municipal de Tourcoing. Son assistant m’avait donné rendez-vous dans un petit café, tout près du théâtre, une heure avant le spectacle. J’arrive dans le café et j’aperçois aussitôt l’acteur. Il y a trop de bruit pour faire l’interview et Jean Marais me propose de faire ça dans la loge, au calme.

L’homme est aimable, souriant, accessible. Je me retrouve donc sur le trottoir entre le café et le théâtre à côté de la haute silhouette de Marais, un physique saisissant pour un homme qui a déjà 60 ans. Il y a moins de 200 mètres à parcourir. Je me souviens encore aujourd’hui de chaque pas. Je tremble de trouille. Tout se précipite : Cocteau, “La Belle et la Bête”, “L’Aigle à deux têtes”…

Nous arrivons dans la loge. Marais est toujours aussi affable. Nous nous asseyons. Je saisis mon micro.

Et soudain, je me fige. Impossible de poser la première question. Je suis subjugué, impressionné. Marais se demande ce qui se passe. Il me sourit pour me rassurer. Je suis un tout jeune homme pas très dégourdi. Et, saisi d’une peur panique, je range brusquement mon micro et je balbutie : “Excusez-moi, monsieur, mais je ne vais pas pouvoir. Je ne vais pas y arriver. Au revoir monsieur.” Et je m’éclipse après lui avoir maladroitement serré la main.

L’acteur n’a sans doute jamais compris pourquoi ce jeune reporter de radio était venu jusqu’à lui pour ne pas l’interviewer. Je suis rentré au siège de la radio et j’ai expliqué : “Je n’ai pas pu interviewer Marais”. On a sans doute compris que l’acteur avait faux bond. En réalité, c’est moi qui, faute de conjurer ma prostration, n’avais pas osé bondir.

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    RÉCLAMATIONS (13)

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    • Z dit :

      Il a peut-être eu raison. On est souvent déçu des “monstres sacrés” quand ils quittent leurs habits de monstres sacrés pour se livrer comme des hommes ordinaires.

      J’ai tellement été déçue des rencontres faites avec des gens que j’admirais de loin, écrivains pour la plupart, que j’ai tendance à les fuir aujourd’hui, pour continuer à les aimer… :-)

    • sacha du 16 dit :

      Je m’attendais à une vraie belle anecdote avec un Jean Marais qui fait de son mieux pour que l’entrevue soit réussie malgré tout, etc…

      Coïtus interuptus !

      Je comprends le principe : la plus belle femme c’est celle qu’on a pas eue, tout ça, mais quand même, là ! …

    • Valérie Alamo dit :

      Merci pour ce pur moment de poésie comme je les aime aussi. Le désarroi du jeune journaliste qu’était à l’époque Jérôme Godefroy est très touchant…. Qui aurait le courage de dire aujourd’hui « je ne vais pas pouvoir » ? Le doute semblait faire alors partie du métier….
      Mais j’aurais aimé en savoir plus. A-t-il assisté finalement à la représentation du Capitaine Fracasse ? A-t-il songé à ce que Jean Marais pouvait penser de lui et si le monstre sacré avait compris la signification de sa fuite ?…
      Cette rencontre éphémère gardera donc à jamais le goût du mystère … Jérôme Godefroy aurait certainement réalisé une très belle interview de Jean Marais mais serait-elle aussi belle dans son souvenir que celle qu’il a dû imaginer bien des fois après cette entrevue furtive et qu’il imagine peut-être encore aujourd’hui ?

    • Jeremy Desaix dit :

      J’adore ce post.

      Il nous rappelle simplement que nous sommes des êtres d’émotions, tout aussi bien capables d’actions que de blocages.

      Merci Jérôme, merci Guy.

      Pour ma part, je pense que je tournerais les talons si je devais rencontrer un jour ces brigands là : https://www.youtube.com/watch?v=90ELxgNoxTs

      “And I still find it so hard / To say what I need to say / But I’m quite sure that you’ll tell me / Just how I should feel today”

    • rick de vert dit :

      jai apercu J Marais dans la rue, il y a quelques années
      il devait avoir dans les 80 balais, très droit,
      puissant, malgré son Age, marchant d’ un pas sur
      impressionnant du haut de ces 1m 85 !

    • Eric Perrin dit :

      J’ai un ami à qui c’est arrivé, en interviewant Jacques Dutronc, envahi par l’émotion il a perdu tous ses moyens :)

    • poisson dit :

      Je pense que c’est de ne pas supporter d’avoir l’air un peu con, ne serait-ce que par défaut de jeunesse, face à une célébrité qui nous sert de mètre-étalon, de référence. Une personne à qui on prête une intransigeance idéalisée, seule explication (un peu exagérée) de la perfection qu’elle incarne. Donc qu’on n’est pas à la hauteur se voit tout de suite, au moment où on dit tout de go ce qui nous vient à la bouche, le tapis roulant de notre cerveau en stand-by: rien.
      Moi j’ai fait un refus de “prise de sang” à quelqu’un de célèbre que j’ai laissé à une collègue: je lui aurais raté sa veine d’admiration…

    • Schmoutz dit :

      Quand on pense que c’est dans le minuscule appartement de sa maman qu’un gamin de vingt ans réussit en 1969 à graver pour la postérité la seule rencontre entre Brel, Brassens et Ferré…

      Alors d’accord, c’était la honte pour lui, mais au moins il savait déjà où se trouvaient les cabinets.

      (véridique, à méditer / grand merci à Jérôme Godefroy pour ce texte)

    • Schmoutz dit :

      Notons tout de même que la réussite évoquée plus haut reste assez relative, puisque le “gamin” ne s’est jamais pardonné d’avoir foiré sa prestation tout au long de ce fameux enregistrement… (mais pouvait-il en être autrement ?)

      un petit exemple, de mémoire :

      BRASSENS, à FERRÉ. – … Toi tu es complètement désespéré…
      LE GAMIN. – Désespéré comment ?
      BREL. – Sans espoir. [rires]

      … à méditer – bis !

    • Thomas dit :

      Chouette et humain !

    • tasmant dit :

      Moi, je l’ai vu en face à face, le monstre, dans sa loge.
      Même sentiment que Guy… Au départ.
      J’étais en première, premier de ma classe en français, j’avais 17 ans.
      On connait “la bataille d’Hernani”, mais on connait pas la pièce.
      Le plus long monologue du répertoire Galleck… Du répertoire Franchouille quoi… Même si c’est Jean Marais, même si c’est Victor Hugo-the-boss, c’est plus long et plus chiant-chiasseux qu’un dimanche d’automne pluvieux chez ma grand mère, quand j’étais môme, avec mes tontons racistes un peu bourrés et bavards.

      J’ai vu 5 fois la pièce. :(

      Tout ça parce que j’avais de la famille dans les acteurs principaux.
      Du coup, tous les amis de la famille, ma classe de lycée… J’emmenais du monde voir la pièce.
      Mon prof de céfran, il était trop heureux,fier de moi, mes camarades de classe voulaient me flinguer. Heureusement que j’étais très méchant, à l’époque…
      Pourquoi c’était pas “Le Cid”? “Hamlet”? “En attendant Godot”?

      Rhhhaaaa!!! Hernani! La branlette romantique d’Hugo!
      Chaque fois que j’y pense, j’ai envie de renoncer à l’écriture!
      Le dialogue entre Charles Quint et Charlemagne avec Carolus Magnus qui ferme sa bouche, sous le marbre de son tombeau, et le cinquième Charlie qui cause tout seul, c’est….
      GRANDIOSE! UNE REVOLUTION! UNE EVOLUTION !
      Pour le théatre du XIX°…
      Et…

      Mais…

      CHIANT A CREVER!

      HEUREUSEMENT!
      J’ai gagné!!!!
      Un entretien privilégié avec Fantomas.

      Mais Fantomas, quand je l’ai rejoint dans sa loge et que j’ai commencé à parlé avec lui, il avait 70 piges bien sonnées.
      Il était fatigué.
      Et sa copine était à peine plus vieille que moi (j’espère)
      Sa copine, c’était un mec.
      Le genre Italien à la Manara.
      C’est la différence d’age qui m’a choqué.

      C’est peut être grâce à Jean Marais que j’ai aucun doute sur mon hétérosexualité…
      Parce qu’il m’a dragué, ce con, sous les yeux énamouré de sa copine rital et maniérée…

      Ouais bon…
      T’as peut être loupé quelque chose, Guy!
      ;)

    • poisson dit :

      Hummm, tasmant, c’est pas Guy, c’est Jérôme qui a loupé l’interview,Jérôme Godefroy. Merci pour le témoignage.

    • un lecteur attentif dit :

      Conclusion : l’histoire de tasmant était plus intéressante que celle de Jérôme Godefroy.

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