Réponse

Rectifier cette grave erreur

Mon cher ami Michel Henochsberg est “passé de l’autre côté de la montagne”, il y a quelques jours. Michel repose au cimetière de Montmartre. Il y a un an, jour pour jour, le 27 janvier 2015, il avait publié, ici-même, dans l’épicerie, ce qui allait être l’un de ses derniers écrits. Il tenait beaucoup à la publication de ce texte important.

(…)

Michel avait adressé ce texte important au Monde.

Malheureusement, Le Monde n’avait pas jugé utile de le publier. Il est donc à sa place, ici, dans l’épicerie…

‘Que ce soit en Mai 68, ou le dimanche 11 janvier 2015, ou au Stade de France en 1998, je me suis senti français; français au sein d’une foule ou d’un environnement français.

Peu importe la couleur de mes voisins, peu importe leurs origines, religieuses, ethniques et plus largement culturelles, nous partagions ensemble ces moments palpitants qui font les petits et les grands moments de l’histoire d’un pays, dénommé France.

En dehors de ces grands événements, quand je monte sur la chaire de l’amphithéâtre chaque semaine pour donner mon cours à l’Université de Nanterre, je suis un prof qui enseigne dans une université française. Ni plus, ni moins. Un français passeur de savoirs et de modalités de réflexion.

Par ailleurs, je suis Juif. Je l’ai su à 5 ans quand à l’école communale de Strasbourg, interrogé par la maîtresse sur ma religion, et ne sachant pas quoi répondre, j’ai dit “protestant”, comme certains avant moi ce jour-là, parce que je trouvais le terme gratifiant. Rentrant le soir chez moi, mes parents, athées où plutôt juifs “assimilés” aspirant au devenir-grain-de-sable, rectifièrent mon mensonge involontaire : tu es juif, mon fils. Cette anecdote pour rapporter que je suis entré en judéité par la porte de service, sollicité par les “autres” comme le pensait alors Sartre.

Grâce au Concordat alsacien, le jeune rabbin Warschawski m’enseigna l’histoire des juifs dans le primaire du Lycée Fustel de Coulanges, et mon père retrouva soudainement le chemin de la synagogue pour l’unique jour de Kippour. Je suis ainsi devenu un mauvais juif, peu pratiquant, plutôt discret, mais de plus en plus attaché à une judéité mystérieuse et chaleureuse dans laquelle je me suis depuis toujours reconnu. Véritable enfant de l’école républicaine du mérite et de l’ouverture, je devenais de plus en plus français, tout en étant Juif comme l’on dit que l’on est sportif ou mélomane. Une culture et une pratique.

Mes études accomplies m’ont enseigné la France, celle des grands historiens comme Braudel qui nous rappelle qu’elle est le pays d’Europe de plus “mêlé”, constitué ‘un “divers” pléthorique, souvent renouvelé, qui est synonyme d’enrichissement de l’hexagone. Je me suis dit alors que j’étais un vrai constituant de notre pays, grand recycleur de fils et filles d’immigrants. Donc un vrai français, aux racines juives, à l’aise au sein de ce pays ouvert où l’école et ses lectures sont déterminantes.

En un jour, ce 23 janvier, cette certitude tranquille a volé en éclat, quand mon quotidien, Le Monde, a titré en première page, sur les “Juifs de France”.

Je me suis frotté les yeux : de qui parle-t-on ? De moi-même, né à Périgueux, dans l’après-guerre ? Mais non : je suis un français qui vit en France, et qui par ailleurs accepte et revendique  pleinement d’être Juif. Mais me qualifier de “Juif de France” est une grave erreur qui contredit mon être, mon histoire, ma rationalité.

Plus dommageable, elle institue une classification qui m’est étrangère, une classification qui dénature la République laïque en relayant des priorités venues d’ailleurs, passant sous silence le nouvel enjeu politique que révèle le qualificatif de “juif de France” pour notre pays déstabilisé. Car invoquer les “Juifs de France”, c’est justifier implicitement le point de vue directeur de ceux qui ont assassiné en ce début Janvier, tant à Charlie qu’à l’épicerie kacher. Point de vue totalitaire et falsificateur où un dogme funeste décide, contre moi, contre ce que je suis. Tu n’es pas français, tu es juif. Et je te tue. Mein Kampf.

Il me paraît déterminant que la Rédaction de notre publication de  référence, Le Monde, assume et rectifie cette faute gravissime. Le journal tout entier nous doit cet aveu d’égarement dans les brumes à la mode du communautarisme, il y va de sa propre histoire, de sa fidélité à ses fondateurs, à ses lecteurs. Il ne s’agit ni de grammaire, ni de rhétorique, ni de détail, il s’agit de notre mémoire collective, celle de la France, celle de nos enfants’.

Michel Henochsberg 1946-2016
Professeur d’économie
Université Paris X Ouest

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Michel, le 1er août 2015, sur le Marché de Deauville. Malgré sa fatigue, il avait tenu à venir à la dédicace de mon livre, à la Librairie du Marché. Quand on connaît l’importance du marché, de la place du marché, même, dans l’œuvre de Michel (dont j’ai édité deux livres, dont… “La Place du Marché”, chez Denoël, en 2001…) cette photo ne doit rien au hasard…

Alors que j’étais interviewé par le Pays d’Auge, Michel, amusé, s’était tout naturellement mêlé à la conversation avec la journaliste, Delphine Revol :

“À la place de Neil Armstrong, qu’auriez-vous dit en posant le pied sur la lune ?

Enfin seul… Ou plutôt où est le court de tennis ? (N.D.L.R. deuxième réponse soufflée par son ami assis en face Michel Henochsberg)”

;-)

Je suis sûr que Michel a trouvé le court de tennis.

 

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    RÉCLAMATIONS (20)

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    • Albatros dit :

      OUi définir l’identité française en nommant en premier signe, l appartenance religieuse est un refoulement, une régression violente.
      Juifs de france est aussi porteur d’exclusion que musulmans de france, ils contiennent en eux l’idéologie ségrégationniste, qui prône entre autre, l’identité par le “sang” et non par le sol. Ils sonnent le glas de la laicité qui elle inclut sans distinction, le religieux, qui lui est devolu à l’intime, c’est à dire, la famille, la culture, car pour moi le religieux est une part de l’identité culturelle et dans la spiritualité, l’athéisme et l’agnosticisme, en sont aussi représentés.
      On voit bien que ces éléments de langage que produisent certains politiques, journalistes ici conscient ou non…., incitent implicitement à un communautarisme, qui pour la grande majorité d’entre nous, nous somment de nous définir là ou souvent la question si importante soit elle ne faisait pas ou si peu parti de nos questions…identitaires.

    • Armand dit :

      Moi aussi je peux faire ma petite crise d’égo : juif je n’ai eu à supporter que les agressions de ma mère (qui pensait que du fait de mon nom je pourrais être repéré)jusqu’à la classe de 3ème. Certes j’ai eu une réflexion sur ma bite circoncise lors d’une colo, mais c’était plus une constatation rigolarde qu’autre chose. Je pourrais aussi raconter d’autres chocs culturels, en revanche pas de confrontation avec l’antisémitisme (car pas de musulmans ?).

      Arrivé en Seconde proposition de cours facultatifs d’hébreu. Dès le premier cours de propagande contre le Pape (à l’époque le Vatican n’avait pas encore reconnu Israël) et autres conneries sionistes, alors que dans ce lycée public je m’attendais à un cours de langue.

      Je ne veux pas élaborer là-dessus, simplement nous les juifs exactement comme les musulmans nous sommes instrumentalisés de toutes parts, y compris si on ne veu pas, y compris par ceux qui prétendent nous vouloir du bien. Pour se protéger de ça on m’avait proposé la conversion au catholicisme, mais moi qui ne croyait en rien sauf aux curés enculeurs chers à “Charlie” comment aurais-je pu me convertir ?

    • Clive dit :

      C’est sûr que pour ceux qui considèrent “Le Monde” comme le journal de référence, le decillement est brutal, mais à l’instar de la grande majorité qui ne voit plus l’interêt d’acheter cette parution, on a envie de dire “vous espérez quoi, là?”…

    • sacha du 16 dit :

      Effectivement, ce plaidoyer méritait d’être publié.

      Je ne sais pas ce qui m’impressionne le plus, la finesse ou la colère contenue du propos.

      Les deux peut-être…

    • Thomas dit :

      Bonjour,
      Je comprends parfaitement cette réaction et je pense que, dans cette situation, j’aurais eu exactement la même. Mais un petit point mérite peut-être attention. “Juif de France”, au delà de tous les problèmes que pose l’expression et qui ont été brillamment rappelés ici, n’a-t-il pas cependant un mérite : englober les Français de confession ou tradition juive, et les non-Français de même confession, qui vivent en France. Techniquement, si j’ose dire, “Français juifs” est plus restrictif que “Juifs de France”, non ?

    • As dit :

      @Thomas
      Techniquement, on dirait juifs en France et non juifs de France pour “englober” comme vous dites.
      De plus l’article évoque avant tout les français juifs tentés par l’Aliyah donc même d’un point de vue technique, le titre du Monde est nul. Il contribue juste à alimenter cette obsession confessionnelle qui n’a pas lieu d’être dans notre république une et indivisible.
      Qu’un journal comme Le Monde fasse ce genre de bêtises est juste symptomatique d’une ambiance de merde bien malsaine où on utilise les mots à tort et à travers. Et où on amal game nationalité et confession ou blasphème et injures raciales.
      La réaction de monsieur Henochsberg est donc totalement justifiée, saine et argumentée.
      Je joins ma voix pour souligner la faute de ce journal.
      Mais plus cela va, plus je me dis qu’on a pas le cul sorti des ronces.

    • iban dit :

      merci monsieur!

    • Varlin dit :

      Est-ce que le rabbin de Strasbourg évoqué dans cet article est le père de Michel Warschawski, cette grande figure de la gauche israélienne, militant pacifiste et pro-palestinien (né à Strasbourg avant d’émigrer en Israël en 1966) ?

    • Varlin dit :

      @ As
      Je ne crois pas qu’il s’agisse de bêtise de la part du Monde. Mais d’un choix consciemment assumé. Politiquement, Le Monde se situe du côté des néoconservateurs. BHL et ses amis y ont tribune ouverte, contrairement à Michel Henochsberg

    • Varlin dit :

      Pour illustrer les parti-pris idéologiques du Monde, l’édition datée du 30 janvier publie une tribune de Gerassimos Moschonas sous le titre “Le premier ministre grec Alexis Tsipras reste le leader d’un parti démagogique”. Or Moschonas est un politologue proche de Syriza. Son analyse est mesurée et refute catégoriquement toute assimilation de Syriza à un parti “populiste de gauche”, ou, a fortiori, à un parti “national-populiste”. Le texte qu’il a envoyé au Monde portait le titre “La folle trajectoire de Syriza”. Le Monde, sans en informer l’auteur, l’a changé en un titre accusateur pour Syriza qui fait dire à ce texte le contraire exact de ce qui y figure. Moschonas a envoyé une lettre de protestation au Monde…
      http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/01/29/le-premier-ministre-grec-alexis-tsipras-reste-le-leader-d-un-parti-demagogique_4566183_3232.html

      Source : Stathis Kouvelakis (facebook), chercheur, professeur en philosophie politique au King’s College de Londres et membre du Comité central de Syriza.

    • Michel Henochsberg dit :

      cher Varlin

      Il s’agissait bien sûr du père de Michel Warschawski, qui va devenir me semble-t-il Grand Rabbin de France.
      Quant à son fils Michel, je le connais comme un opposant clairvoyant de gauche en Israël au nouveau sionisme actuel que l’on ne peut que critiquer.

      bien cordialement

    • Varlin dit :

      Cher Michel Henochsberg,
      J’ai eu l’occasion de rencontrer Michel Warschawski sur le terrain, en Palestine. Ce pour là il manifestait pour pouvoir livrer des médicaments à un hôpital alors qu’il y avait un blocus de l’armée israélienne. J’ai beaucoup d’admiration pour cet homme et je commence à croire, comme lui, qu’il n’y a plus rien à espérer pour la partie palestinienne, réduite à des confettis dispersés, et que la seule solution, désormais, c’est un état binational. Ce qui ne va pas être facile vu qu’Israël fait du pays un état juif, avec des Arabes considérés comme des citoyens de seconde zone.

    • As dit :

      @Varlin
      Une bêtise n’est pas forcément une erreur inconsciente mais peut être un choix pleinement assumé. C’est ce qui fait que je suis davantage déçue (mais pas dupe) quand cela émane d’un journal de référence en France.
      J’ai, moi-aussi, sursauté devant les choix éditoriaux de ce journal face au mouvement Syriza en Grèce. L’extrême-gauche ne soulève pas naturellement mon enthousiasme mais j’ai trouvé son traitement par Le Monde assez indigne et complètement partisan pendant l’élection.
      La Démocratie à parlé et tant pis pour les technocrates.
      Si on continue à brimer ou menacer le peuple grec, c’est tout l’espace européen qui sera en danger.
      C’est comme un pompier qui asperge l’incendie d’essence en se demandant pourquoi il ne s’éteint pas.
      J’ignore s’ils sont bêtes ou cyniques (ou plutôt si, je me doute mais cela me glace un peu l’échine alors je fais la sotte).
      D’un principe d’union et de paix, les institutions ont engendré un monstre qui va finir par nous péter à la gueule.
      Merci pour votre éclairage sur les “petits arrangements” rédactionnels du Monde.

    • Poilane Emmanuel dit :

      Quand Danielle Mitterrand était petite, elle avait répondu à la question sur la religion qu’elle était protestante. Quand l’institutrice lui a demandé pourquoi elle disait cela, elle répondit qu’on lui disait tout le temps qu’il fallait qu’elle arrête de protester.Un début de réponse en quelque sorte pour un engagement citoyen de toute une vie !

    • […] À vingt-cinq ans d’intervalle, rien n’a changé : Ni l’attitude du journaliste, qui croit bon de formuler la pensée pleine de sous-entendus de quelqu’un qui prétend d’ailleurs dire tout haut ce que certains pensent tout bas. Ni la conviction inconsciente partagée par certains qu’un Français de confession juive reste d’abord et avant tout un juif avant d’être un Français, comme l’ont démontré les récentes unes hasardeuses du Monde ou de l’Express. […]

    • Thomas dit :

      En tout cas,le Monde semble tenir à sa formule, à en juger du titre de son éditorial ce soir, annoncé en une :
      http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/02/23/la-place-des-juifs-d-europe-est-en-europe_4581520_3232.html

    • G la peste dit :

      Je suis pas venue me faire dédicacer le livre le 1er Août et je regrette car j’aurais vu ce Michel qui â ecrit un si beau texte

    • Isabelle dit :

      D’ accord mais il faut se convertir au Calvados, à la coquille st jacques, aux crevettes, à l’ andouille de Vire et au camembert

    • Frida dit :

      cette lettre est magnifique.
      Merci à Guy de l’avoir publiée.

    • Isabelle dit :

      Allez ! Je paris 3 cacahuètes et une coupe de champagne que le livre de Sarkozy se sera extrêmement bien vendu (même si c’est faux)

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