Bartleby

Melville

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Quelques jours plus tard, je fus admis de nouveau à pénétrer dans les Tombes (Tombs) et je parcourus les couloirs à la recherche de Bartleby, mais sans le trouver.

Quelques jours plus tard, je fus admis de nouveau à pénétrer dans les Tombes (Tombs) et je parcourus les couloirs à la recherche de Bartleby, mais sans le trouver.

(…)

« Je l’ai vu sortir de sa cellule, il y a un petit moment dit un geôlier. Peut-être qu’il est allé flaner dans les cours (yards) ».
J’allai donc dans cette direction.
« Vous cherchez l’homme silencieux ? dit un autre geôlier en me croisant. Il est couché là-bas – endormi dans la cour. Il n’y a pas vingt minutes que je l’ai vu couché par terre. »
La cour était presque tranquille, car les prisonniers ordinaires n’y avaient point accès. Les murs d’une extraordinaire épaisseur qui l’entouraient ne laissaient venir à elle aucun bruit. Le caractère égyptien de cette maçonnerie pesait lugubrement sur moi. Mais un doux gazon captif croissait sous les pas. Le cœur des éternelles pyramides, eût-on dit, dans les fentes desquelles, par quelque étrange magie, des semences de gazon, chues du bec des oiseaux, avaient germé.
Etrangement recroquevillé au pied du mur, couché sur le flanc, les genoux repliés et la tête touchant les pierres froides : tel m’apparut l’émacié Bartleby (the wasted Bartleby). Mais rien ne bougeait. Je m’arrêtai, puis m’approchai tout contre lui ; je vis en me penchant que ses yeux voilés étaient ouverts ; par ailleurs, il semblait profondément endormi.
Quelque chose m’incita à le toucher. Je tâtai sa main : un frisson convulsif courut le long de mon bras et de mon échine jusqu’à mes pieds.
La face rondu du marchand de bouffe me dévisageait : « Son déjeuner est prêt. Est-ce qu’il va encore se passer de déjeuner aujourd’hui ? Il vit donc sans déjeuner ?
– Il vit sans déjeuner, répondis-je, et lui fermai les yeux.
– Hé ! … Il dort n’est-ce pas ?
– Avec les rois et les conseillers », murmurai-je. [« Avec les rois et les conseillers du pays, qui se bâtissent des solitudes » (Job, III, 14). (Note du Traducteur)].

Il n’y a guère lieu, semble-t-il, de pousser plus loin ce récit. L’imagination suppléera aisément au maigre exposé de l’enterrement du pauvre Bartleby. Mais avant de quitter le lecteur, qu’il me soit permis de lui dire que, si ce petit récit l’a suffisamment intéressé pour éveiller sa curiosité à l’endroit de Bartleby et du genre de vie qu’il avait pu mener avant que le présent narrateur eût fait sa connaissance, tout ce que je puis répondre, c’est que je partage pleinement ladite curiosité, mais que je suis complètement incapable d’y satisfaire. Je ne sais toutefois si je dois divulguer certaine petite rumeur qui vint à mes oreilles quelques mois après le décès du scribe. Sur quel fondement reposait-elle, je n’ai jamais pu le découvrir ; aussi suis-je incapable de dire dans quelle mesure elle est véridique. Malgré tout, comme ce vague bruit n’a pas été sans éveiller en moi certain intérêt suggestif, quelque triste qu’il fût, peut-être en sera-t-il de même pour autrui, et je vais le rapporter brièvement. La rumeur, donc, voulait que Bartleby eûà quelqt exercé une fonction subalterne (a subordinate clerk) au service des Lettres au rebut de Washington (Dead Letter Ofice at Washington), et qu’il en eût été soudainement jeté hors par un changement administratif. Quand je songe à cette rumeur, je puis à peine exprimer l’émotion qui s’empare de moi. Les lettres au rebut ! Cela ne rend-il point le son d’hommes au rebut (Dead Letters ! does it not sound like dead men ?) Imaginez un homme condamné par la nature et l’infortune à une blême désespérance ; peut-on concevoir besogne mieux faite pour l’accroître que celle de manier continuellement ces lettres au rebut et de les préparer pour les flammes ? Car on les brûle chaque année par charretées. Parfois, des feuillets pliés, le pâle employé tire un anneau : le doigt auquel il fût destiné s’effrite peut-être dans la tombe ; un billet de banque que la charité envoya en toute hâte : celui qui eût secouru ne mange plus, ne connaît plus las faim ; un pardon pour des êtres qui moururent bourrelés de remords ; un espoir pour des êtres qui moururent désespérés ; de bonnes nouvelles pour des êtres qui moururent accablés par le malheur. Messages de vie, ces lettres courent vers la mort (On errands of life, these letters speed to death).
Ah ! Bartleby ! Ah ! Humanité !

Extrait final de Bartleby the scrivener (Bartleby le scribe), d’Herman Melville (traduction de Pierre Leyris pour Gallimard).

La nouvelle Bartleby the scrivener paraît en 1856, dans Les contes de la véranda. Melville a trente cinq ans. Il va cesser d’écrire pendant trente cinq ans.

2 Commentaires

  1. AH bah oui mais moi j’l’ai lu

  2. And you, Guy, what do you prefer ?

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1 Jan, 2006

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