« Un nouveau Gallimard »

Il me remercie juste de m’être arrêté et de lui parler.
Il est midi. Il est allongé de tout son long. Conscient. Mais incapable de se relever. La quarantaine. Nous sommes dans l’un des quartiers les plus huppés de la capitale  : devant la Banque de France, au coin de la rue de Sèvres et du boulevard Raspail. Je me suis accroupi. Je l’ai aidé à s’asseoir avec l’aide d’une jeune femme qui est rapidement repartie. On a commencé à discuter, tous les deux.

Je n’ai pas su faire autrement que de l’engueuler, d’abord, parce qu’il refusait que j’appelle la police pour l’aider. Il m’explique qu’il ne veut pas. « Je ne veux pas me retrouver à Nanterre ». Nanterre ? Ça ne me dit rien… Je tente de le convaincre. Rien à faire. Il fait froid.

Je lui propose de traverser au soleil. Un truc bien débile pour parler quoi…

Comme s’il faisait moins froid sur le trottoir d’en face ! Il me regarde dans les yeux. Ça fait deux mois qu’il est dehors. Il n’a pas mangé depuis deux jours. Il a la tête qui tourne.

J’essaye de nouveau de le convaincre de me laisser appeler pour qu’il aille se requinquer au chaud. Il me supplie de ne pas le faire. Il me supplie vraiment. On vous a déjà supplié, vous ?

J’ai le smartphone à la main. J’essaie encore. Et puis je laisse tomber.
On parle. Je suis accroupi. Il est adossé au mur. Les gens nous regardent comme deux martiens. Il me remercie juste de m’être arrêté et de lui parler. Je finis par lui proposer de nouveau de traverser au soleil. Il accepte et s’accroche à mon bras.

On parle en traversant la rue, bras dessus, bras dessous. Il vacille un peu. Il a eu froid tout l’hiver : « La météo ne nous aide pas » dit-il. « J’ai eu de la neige sur mon duvet ». J’ai l’air d’un con. Il veut de l’argent ou des tickets restaurants. Je n’ai ni l’un, ni l’autre. Mais il me remercie encore et m’interroge sur mon métier. « Je suis éditeur ». « Un nouveau Gallimard » lâche-t-il, dans un sourire. Je le laisse au métro. « Ça va aller » me dit-il. « Merci de m’avoir parlé » finit-il en me serrant la main et en me regardant droit dans les yeux.

Gallimard ? Justement, c’est là que je travaillais (chez Denoël), encore un an plus tôt.

 

Ce texte date du 5 avril 2006 et était alors titré  « Traverser au soleil ».

7 Commentaires

  1. Merci beaucoup pour ce très beau texte pudique, qui a ému la parisienne que je fus longtemps.

  2. Je reconnais bien là mon épicier préféré.

    Le « Traverser au soleil » de ce moment là trouve écho au « traverser la rue pour… » plus récent. Comme si, comme tu l’écrit, ça devait changer beaucoup de chose à une situation merdique.

    Tu es venu, Guy, à plusieurs reprises me voir sur mon bout de trottoir et, je dois le dire, ça m’a, à chaque fois, fait un bien fou. Juste discuter, échanger des regards, des sourires. J’éprouvais, je dois l’avouer, une certaine fierté qu’une « pointure » daigne se poser avec moi et discuter de tout et de rien. Un clochard aux semelles usées et une pointure, ça a de la gueule, je trouve.

    Nos rencontres successives, de l’ordre d’une fois par mois à l’époque, me faisaient un bien fou. Tu as pris mon numéro de téléphone, et depuis, régulièrement, on prends des nouvelles de l’un, de l’autre, on échange.

    « C’est qui ce type ? » m’a-t’on demandé un jour. J’ai juste répondu : « Guy, mon épicier préféré ». J’ai développé, une fois, le pédigrée de l’épicier et me suis entendu dire : « mais il ne peut pas t’aider ? » Il n’y a eu aucune réponse de ma part face à cette considération futile. Guy me parle en parlant (à la radio à l’époque), me parle en écrivant (assidu de son blog, à l’époque), me parle en s’enquérant de ma situation (depuis cette époque et encore aujourd’hui), de mon bien-être ou mal-être selon. Sans jugement. Juste de l’empathie naturelle qui l’habite.

    Anodinement, mon épicier préféré m’a fais traverser la rue tout de même, pour y aller chercher un peu plus de confiance en moi, un peu plus d’estime de soi, retrouver une certaine fierté à juste être moi.
    J’ai toujours mes fêlures, mes tristesses et mes colères, mais je sais que je peux lui en parler. Et ce, à loisirs.

    Une amitié s’est ainsi créée et c’est une des plus belles choses qui me soit arrivé en plus de 20 ans de rue sur Paris.

    J’aime l’idée de repriser mes semelles de vent avant de prendre la route pour aller mon épicier préféré, cette pointure.

    Avec toute mon amitié Guy.
    Ervé

  3. Ervé, ce que tu oublies dans ton commentaire, c’est ce que tu m’apportes, toi, mon ami.

  4. @Guy

    Donnant donnant…

  5. Juste un mot – Merci

  6. Je me souviens de ce texte et je pense à toutes les pépites que j’ai probablement oubliées. Plaisir par anticipation de savoir qu’on en retrouvera ! Tu peux faire toutes les belles photos du monde, ça n’éclipse pas ton talent de plume, et l’humanité qui s’en dégage…
    Et très chouette bonus que les beaux commentaires de 2021.

  7. merci merci merci

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12 Mai, 2021

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