Un matin

J’ai remarqué que ses pieds dépassaient de beaucoup en travers

Il faisait vraiment glacial, hier matin, dans ma banlieue.

Et il tombait une sorte de neige fondue qui rendait la route sale et poisseuse.

J’ai pris ma voiture pour aller à Paris. Le tableau de bord – sophistiqué – m’indiquait un risque de verglas.

J’ai commençé à avancer sur l’avenue qui descend derrière la maison.

Arrivant à proximité du feu rouge qui coupe la descente, j’ai vu, de loin, comme une étrange forme sur la chaussée, en face de moi. Je n’ai d’abord pas bien saisi ce que mes yeux devinaient.

Et puis j’ai compris.

Quelqu’un était étendu, de tout son long, sur la chaussée, dans la voie opposée à la mienne ;  celle qui remontait vers la banlieue.

Allongé, sur le flanc, sous l’avant d’une voiture arrêtée en plein milieu de la circulation matinale ; bloquant derrière les autres autos.

C’était un homme de grande taille avec un bonnet (de laine ?).

J’ai remarqué que ses pieds dépassaient de beaucoup en travers.

Il était étendu dans la largeur de la voiture, les deux bras complètement engagés sous le capot avant ; la tête aussi, par instants.

Pourtant c’était une petite voiture, très basse ; il y avait très peu d’espace entre la voiture et le sol rincé.

Cet homme, avec son bonnet, semblait essayer désespérément d’attraper quelque chose, sous la voiture, sous le moteur.

Il devait être trempé jusqu’à l’os, à cause de l’humidité de la route.

La conductrice, brune, debout, dehors, sous la neige, dans le froid regardait l’homme s’affairer avec l’air complètement désemparée. Mouillée. Larguée.

L’homme allongé, qui disparaissait à moitié sous la voiture, a fini, après pas mal d’efforts, par tirer quelque chose, très fort, d’entre les roues avant.

J’ai alors vu apparaitre les pattes avant, puis la tête – les oreilles couchées -, puis le corps, puis les pattes arrières d’un jeune berger allemand.

Vivant. Mais paniqué.

L’homme au bonnet essayait de récupérer son chien coincé sous la voiture…

Il l’a tiré, à la fois fortement et doucement par le collier, sortant de son piège l’animal affolé, sans lui faire davantage de mal.

Il l’a enfin dégagé de sous l’automobile et l’a coincé contre une autre voiture, en stationnement ; l’emprisonnant de ses immenses bras.

Le chien voulait fuir. Mais l’homme le tenait avec poigne. Il lui parlait tout bas.

La conductrice s’est baissée. Elle a ramassé machinalement un bout de son petit “bas de caisse” qui était tombé devant la voiture ; probablement sous le choc. Visiblement elle ne savait qu’en faire. Ni quoi faire.

Le feu est passé au vert.

J’ai démarré.

Je les ai laissés sur ma gauche.

Le grand homme barbu, qui perdait à moitié son bonnet, murmurait à l’oreille de son chien.

La femme lui parlait, son morceau de “bas de caisse” à la main. Elle hésitait à remonter dans sa voiture.

Derrière elle, dans la file qui s’allongeait, personne ne klaxonnait.

 

J’ai publié ce texte sous le titre A day in the Life le  25 novembre 2008

2 Commentaires

  1. lire puis continuer à mettre un pied devant l autre ou écrire comme on respire .

  2. Première lecture de post de l’épicerie depuis sa réouverture. A demain.

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